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Dans sa thèse de Doctorat en psychiatrie, où elle effectue une analyse critique de la question des passions et des émotions traitées aujourd’hui par lesdites sciences neuroaffectives,  Eléonore Elias (2014) reprend les concepts développés dans nos travaux sur les facteurs blancs (Arce Ross, 1999, 2009).

Voyant qu’il s’agit encore d’une autre excellente thèse en psychiatrie effectuant un retour à la psychanalyse lacanienne, grâce entre autres aux nouveaux concepts que nous avons avancés ces dernières années, nous sommes ainsi très touchés par le fait de constater que nos travaux influencent, inspirent ou font travailler une nouvelle génération de psychiatres.

Elias

Pour la version pdf de cette thèse, cliquer sur la couverture

La thèse de Doctorat en psychiatrie d’Eléonore Elias a pour titre « les Passions au temps de Pinel, les émotions dans les sciences affectives aujourd’hui. Réflexions sémantique et épistémologique autour de la place des affects dans les théories de la psychiatrie aliéniste des années 1800 et dans les théories neuroscientifiques en vigueur dans la psychiatrie actuelle ». Elle a été présentée et soutenue publiquement dans le cadre du Troisième cycle de Médecine Spécialisée (Psychiatrie) de la Faculté de Nancy, Université de Lorraine, le jeudi 15 mai 2014.

Dans la partie de cette thèse qui traite des émotions et des affects, tels que les neurosciences et la psychiatrie cognitiviste d’aujourd’hui les étudie, Eléonore Elias tente de pointer, sans détours, l’impasse à laquelle risque de mener l’identification et la réduction du discours psychiatrique au discours des sciences cognitives. Il s’agit d’une critique très claire de la position scientiste et adaptative du cognitivisme, lequel croit pouvoir expliquer les phénomènes mentaux au moyen de notions quantitatives copiées de modèles totalement extérieurs au champ du psychisme. L’objet agalmatique de la psychiatrie cognitiviste reste bien le cerveau, un cerveau comme objet de cause de désir et de plus de jouir, dont elle déduit de façon forcée une psychologie du conscient. C’est par ce biais que la psychiatrie cognitiviste ne produit pas une psychologie du sujet de l’inconscient, mais bien une psychologie du “sujet” du cerveau.

Ce modèle fonctionne comme si la réalité psychique avait une existence naturaliste, quantifiable, biochimiquement identifiable, tournant en circuit fermé, dominée par l’intentionnalité consciente du cerveau et, accessoirement, par le sens que le sujet du cerveau peut apporter de par un rôle qui serait essentiellement perceptif. Pour ces raisons, la réalité psychique serait ainsi prévisible, manipulable, contrôlable, rapidement modifiable de par le conditionnement, le comportement, la rééducation et l’apprentissage. À ces questions naturalistes et adaptatives, Eléonore Elias oppose une orientation qui met à son centre la relation de prédétermination du sujet dans ses rapports au langage. Un langage qui ne serait pas du sens ni naissant du fait biochimique ou neurologique, mais bien lié aux événements humains où il trouve sa cause et son milieu d’action et de détermination.

Il est sans doute lamentable qu’en quelques décennies la psychiatrie ait glissé d’une étude du sujet de l’inconscient, encore visible lors des années 70, vers une évaluation scientiste du sujet du cerveau. Il est nécessaire de dénoncer un tel état des lieux pour, grâce à l’énergie de nouveaux cliniciens en psychiatrie et en psychanalyse, refondre une psychiatrie ancrée finalement dans le champ du psychisme. C’est pour cette raison que tous mes travaux concernant les psychoses, dont plus particulièrement la psychose maniaco-dépressive, sont orientés vers le retour à une psychiatrie classique rééditée, modernisée et soutenue par les avancées des sciences psychanalytiques sur ces questions.

Voilà ce qu’Eléonore Elias soutient concernant nos travaux :  « ainsi que le note G. Arce Ross dans son livre très dense Manie Mélancolie et facteurs blancs : “il est intéressant de remarquer que Kraepelin prend en compte les troubles des fonctions du langage parlé et écrit, ce qui lui permettra de situer le phénomène de la fuite des idées à une place primordiale pour l’établissement du diagnostic. (…) En outre, on retiendra sa critique acerbe de la prise en compte de la simple cyclothymie, ou des troubles de l’humeur comme seul critère pour le diagnostic : les troubles de l’humeur ne sont pas le fond de la pathologie, plutôt de simples indices périphériques” (d’après Kraepelin, Cent ans de psychiatrie, p. 246).

« Arce Ross ajoute : “on remarquera que la manie comporte aussi de la fureur, de la stupeur, de la flexibilité cireuse, de l’écholalie ou de l’echopraxie, et la question de la spécificité se complique uniquement si nous ne parvenons pas à saisir que, dans l’observation kraepelinienne, l’augmentation de l’activité n’est pas du tout un processus pathologique généralisé ou anarchique, comme dans les états convulsionnaires ou épileptiques purs, mais qu’elle suit avec discipline des directions déterminées par des représentations verbales particulières”.

« Dans l’accès maniaque il y a donc une fuite des idées, une association des mots qui n’est pas ordonnée par le sens, par la signification, mais par une autre logique qui est du ressort du pur niveau signifiant » (Thèse Elias, pp. 120-121).

« […] En poursuivant ces considérations et en reprenant les concepts développés par Lacan, German Arce Ross dans son ouvrage Manie Mélancolie et Facteurs Blancs, propose une théorisation de la psychose maniaco-dépressive tout à fait intéressante. Nous ne la développerons pas ici car elle fait appel à des notions psychanalytiques qu’il faudrait reprendre longuement ce qui constitue un travail trop long. Cependant ce que nous pouvons noter c’est que ces phénomènes clés de la manie et de la mélancolie sont des phénomènes dont la logique est tendue par la logique du langage. C’est à dire que cette identification à l’idéal du Moi qui s’accompagne d’une sensation de triomphe, c’est celle d’une jubilation inhérente au jeu du pur signifiant, c’est à dire que c’est “une exagération du plaisir d’articuler les éléments du langage sans autre ordre que celui de la pure représentativité (…) sans autre représentation que celle purement acoustique ou signifiante” avec la conséquence de l’acte suicidaire en bout de course qui est aussi à rapprocher de la mécanique signifiante : ainsi que le notait Hegel, “le mot est le meurtre de la chose”. Le pouvoir signifiant est également un pouvoir meurtrier.

« La clinique psychiatrique aliéniste a permis de révéler de nombreux détails sémiologiques qui peuvent être repris de manière féconde dans l’après-coup du virage linguistique qui a eu lieu dans la première moitié du XXème siècle. Le dégagement du signifiant par rapport au signifié et avec lui des registres symbolique imaginaire et réel opéré par Lacan, les travaux sur les effets métaphoriques et métonymiques ont ouvert des perspectives inédites et permettent de rendre compte de phénomènes cliniques précis que seuls la psychiatrie classique et le travail d’observation et d’écoute des aliénistes ont pu mettre à jour.

« La psychose maniaco-dépressive illustre assez clairement la parenté entre phénomènes psychiatriques et phénomènes de langage » (Thèse Elias, pp. 122-123).

Effectivement, comme nous l’avons dit plus haut, pour une prise en compte de l’affectivité en dehors de l’impasse mécaniciste, psychologisante et biologiste de la psychiatrie cognitiviste, nous devons revenir en partie au discours et à la démarche de la psychiatrie classique, y compris aux écrits des aliénistes du début du XIXème siècle, mais avec les nouveaux apports d’une psychanalyse renouvelée par les recherches cliniques après Lacan. C’est à cet endroit que des concepts originaux comme facteurs blancs, depuis 1999, ou angoisses altruistes et fuite des événements aujourd’hui, nous permettent d’ébaucher une psychanalyse capable d’apporter des réponses utiles à une psychiatrie qui malheureusement se trouve à la dérive.

La problématique des passions était considérée par la psychiatrie classique comme un fait complexe, comme un enchevêtrement inter-humain et historisé. En ce sens, elle pouvait facilement être accordée aux connaissances de la psychanalyse sur le sujet de l’inconscient. Mais, dans la psychiatrie actuelle, les émotions, les affects, les humeurs…, ayant pris la place des anciennes “passions”, sont étudiés comme coupés totalement de leur source familiale, intergénérationnelle et intersubjective. Secondairement, ces objets sont intégrés à une psychologie entendue comme l’ensemble de réactions du sujet du cerveau surtout aux stimulus biochimiques internes et éventuellement aux stimulus environnementaux. Le mécanicisme organique, totalement dépassé à une époque, est revenu avec force dans les propositions et buts de la psychologie cognitiviste laquelle est le résultat de l’application absurde des recherches neuroscientifiques aux événements psychiques. La psychiatrie est ainsi redevenue médicale et plus précisément neurologique !

Pour nous, au contraire, les passions, les émotions, les sentiments, les humeurs, les affects et notamment l’incontournable carence émotionnelle que nous situons chez le sujet maniaco-dépressif —même s’ils produisent des réactions somatiques avérées—, n’ont pas une source neurologique mais proviennent de la relation très précoce à l’Autre (maternel, parental ou intergénérationnel). C’est ce que notre formalisation du concept des facteurs blancs subsume. C’est-à-dire que si, pour nous, l’affect ne prend pas naissance à l’intérieur du corps humain ni dans un sur-fonctionnement ou un dysfonctionnement du cerveau, c’est que, par exemple, un concept comme celui des angoisses altruistes nous indique que la problématique de l’affect se situe dans la dimension de l’intersubjectivité.

À la base des facteurs blancs et des angoisses altruistes il y a une rupture affective, un vide d’affect irréductible des gratifications sensibles de l’amour maternel par exemple —que nous appelons du terme de forclusion de l’amour maternel—, s’accompagnant en outre d’une angoisse de mort véhiculée par l’Autre. Pour que cette base puisse devenir opérationnelle et manifeste dans la clinique maniaco-dépressive, il faut qu’elle se connecte avec des événements ultérieurs qui évoquent l’abandon, la perte ou la déliquescence du lien à l’Autre. Autant de situations qui, paradoxalement, ne comportent aucune valeur affective de perte pour le sujet mais déclenchent les phénomènes cliniques de l’affect forclos.

De son côté, l’altruisme pathologique dont je parle dans la Fuite des événements. Les angoisses altruistes dans les suicides maniaco-dépressifs (Arce Ross, 2016) se définit par les émotions et les affects vides de sens, quoique remplis d’anxiété et d’angoisse, que l’Autre jette sans mesure ni précaution dans sa relation au sujet. L’altruisme pathologique serait la catastrophe affective, angoissée et angoissante que l’Autre fait vivre au sujet parfois depuis sa naissance.

L’angoisse altruiste serait ainsi celle qui appartient et qui vient de l’Autre. Celle que le sujet incorpore et fait sienne, sans parfois savoir pourquoi, dans une relation dominée par un secret intergénérationnel ou par des complexes familiaux non-résolus et encore agissants.

Dans ce champ proprement psychique, nous n’avons rien à faire du neurologique, du biochimique ou du cognitif. Car il leur est extérieur, puisqu’il a comme source, canal et point d’ancrage non seulement les signifiants et l’objet a mais aussi bien ce qui se trouve entre les deux et qui est appelé du terme de facteurs blancs.

German ARCE ROSS. Paris, mai 2016.

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