Anne Fayol, « Bipolarité et psychose : de la psychopathologie classique à la clinique contemporaine », Thèse pour le Doctorat en Médecine, Diplôme d’Etat en Psychiatrie, Faculté de Médecine, Université François Rabelais, Tours, soutenue le 21 octobre 2013.

Fayol - Thèse

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Dans sa thèse de 2013, Anne Fayol reprend l’historique, que nous avons étudié et retracé en 2009 (Manie, mélancolie et facteurs blancs, pp. 94-99), selon lequel les psychiatres biologistes se trouvent aujourd’hui dans l’impasse conceptuelle et clinique qui consiste à parler et à traiter de « troubles bipolaires » au lieu de psychose maniaco-dépressive.

À cet égard, en reprenant les points les plus saillants que nous avions donc déjà avancé sur cette problématique, Anne Fayol dit ceci :

« Kleist, dans les années 1930, en Allemagne, remet en cause la conception unitaire de la psychose maniaco-dépressive. Il emploie pour la première fois, en 1953, le terme de bipolaire, et oppose la psychose bipolaire, qui intègre manie et mélancolie en alternance, aux psychoses unipolaires, qui comprennent les manies isolées et les mélancolies isolées. (Azorin 2008).

« En 1957, son élève, Leonhard, subdivise clairement la psychose affective autour du critère de polarité, avec deux entités distinctes : les psychoses monopolaires à tempérament subdépressif et les psychoses bipolaires à tempérament cyclothymique. Cette distinction repose sur la présence, ou l’absence, d’états maniaques dans le cours évolutif de la maladie. (Princet 2009).

« La manie occupe alors une place centrale dans le concept bipolaire, et la mélancolie est réduite à une forme de dépression d’une intense sévérité (Arce Ross 2009).

« En 1980, le terme “trouble bipolaire” fait son apparition dans le DSM-III (American Psychiatric Association 1985), et entre ainsi dans le langage commun. Le DSM-III officialise également la dichotomie entre bipolarité et unipolarité, proposant de distinguer les troubles affectifs selon ces deux catégories, qui seront nommées respectivement trouble bipolaire et dépression récurrente dans les versions suivantes du DSM.

« De nombreux auteurs, tels que Angst, Perris et Winokur, ont, à la suite de Leonhard, défendu cette dichotomie des troubles de l’humeur (Akiskal 2005). Les classifications récentes des troubles mentaux, CIM-10 et DSM-IV-TR, maintiennent la distinction entre troubles unipolaires et troubles bipolaires.

« Cependant, la tendance actuelle est plutôt à un élargissement du concept de bipolarité, et, dans ce contexte, la distinction dépression uni ou bipolaire paraît de plus en plus vague, des critères toujours plus nombreux venant signifier le caractère bipolaire d’un accès dépressif (Akiskal & Pinto 2000) » (cf. p. 26).

À juste titre, Anne Fayol s’interroge sur le sens du concept actuel de troubles bipolaires, ainsi que sur  ses liens éventuels avec la notion de psychose laquelle reste aujourd’hui encore mal définie et mal délimitée. Suivant de près notre critique de la psychiatrie biologiste actuelle, Anne Fayol conclut en disant que « l’extension du domaine de la bipolarité présente en particulier le risque de la banalisation d’une pathologie encore trop souvent fatale, ou, à l’inverse, celui de la médicalisation de l’expression émotionnelle d’une adaptation aux aléas de la vie ». Et, comme nous, elle tient également à souligner que, partant de là, « le concept élargi de bipolarité, tel qu’il est décrit dans les classifications actuelles, ne permet plus vraiment de saisir l’unité de la personne bipolaire, faute de références psychopathologiques » (p. 111). En effet, depuis les années 90, une partie de mes travaux montre que la bipolarité, telle que les psychiatres biologistes actuels la définissent, revient à se poser comme l’un des concepts constituant une anti-psychopathologie.

Malheureusement, Anne Fayol ne tire pas toutes les conséquences que notre théorie propose, notamment le fait que, dans la bipolarité, il y a une hiérarchie dont la manie représente l’élément dominant. Bien au contraire, l’auteur considère que la solution à cette impasse serait la nécessité de développer un point de vue dit « pluridisciplinaire ». C’est-à-dire que cette impasse pourrait donner naissance à une sorte de psychiatrie syncrétique combinant les orientations de la psychopathologie avec les données des neurosciences !

Or, on sait très bien qu’il s’agit là d’une position ingénue que presque seulement très peu d’étudiants des premières années en psychologie ou en psychiatrie peuvent concevoir. On sait très bien que l’un de ces champs n’a rien à voir avec l’autre. On sait très bien que la synthèse mêlant des sources si opposées, telles que psychogénie, organogénèse, psychologie cognitiviste et psychobiologie comportementale, n’est au fond qu’un souhait tout simplement impossible. Si une telle synthèse était possible, c’est depuis bien longtemps que les cliniciens (psychanalystes, psychiatres et psychologues) auraient déjà pris cette combinaison consensuelle et “multifactorielle” comme pratique unique et essentielle.

Cependant, le principal obstacle à une telle démarche constitue le fait que l’étiologie de la psychose n’est pas la combinaison “démocratique” et consensuelle entre facteurs psychiques, facteurs psychosociaux et facteurs organiques. C’est d’ailleurs justement vis-à-vis de cette question d’étiologie que nous avançons la formalisation des facteurs blancs comme étant l’un des éléments appartenant au système psychique non organique, non génétique, non cérébral, mais tissant pourtant les liens entre les générations.

Pour nous, le tissage inconscient que les facteurs blancs représentent est bel et bien l’un des endroits où prend source une véritable étiologie psychique des psychoses.

German ARCE ROSS. Paris, novembre 2015.

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