A propos du roman de Simonetta Greggio, L’Homme qui aimait ma femme, Stock, Paris, 2012.

82950527_oIl s’agit d’un roman où l’histoire ressemble à celle du film Jules et Jim, de François Truffaut (France, 1962, avec Jeanne Moreau, Oskar Werner et Henri Serre).

Dans le film de François Truffaut sur le roman homonyme de Henri-Pierre Roché (Gallimard, Paris, 1953), les deux amis, Jules et Jim, tombent amoureux de la même femme insatisfaite et aux choix hautement versatiles. Notons ici que Henri-Pierre Roché, peintre, écrivain, orphelin du XIXème siècle et polygame irrécupérable est, en fait, celui qui, grâce au journal de sa vie amoureuse, a inspiré un autre excellent film de François Truffaut, l’Homme qui aimait les femmes (France, 1977, avec Charles Denner et Brigitte Fossey).

Dans certains cas, il se peut qu’un homme comme le personnage de l’Homme qui aimait les femmes puisse établir, dans le réel d’un couple particulier, une entente implicite et amicale avec l’un des personnages de l’Homme qui aimait ma femme. Il y aurait là un glissement qui ne serait pas illogique mais, à la limite, confortable et utilitaire dans un certain sens et surtout au départ. Utilitaire surtout si on réalise la logique de Claude Lévi-Strauss sur l’échange des femmes, non pas dans le fil des générations mais dans le réel ironique des couples qui fuient un ennui qui les guette. Cependant, au fond, il y a d’autres registres plus compliqués dans ce glissement qui va du commerce passager avec des femmes vers la dépendance durable de deux hommes vis-à-vis d’une femme.

Ainsi, le problème essentiel de l’histoire de Jules et Jim ou de l’Homme qui aimait ma femme ne semble pas être, au fond, seulement l’instabilité d’une femme, mais plutôt le phénomène si curieux où deux hommes —en toute connaissance de cause— sont à ce point dominés émotionnellement par l’insatisfaction impérieuse d’une même femme. Comme si un seul homme ne suffisait pas pour satisfaire l’exercice de la domination féminine.

Car il y a aussi la problématique de base dans ce genre d’affaires : la pente inévitable à l’hyper-dépendance amoureuse, phénomène proche des addictions, sans oublier celles à l’autodestruction et, sous certaines conditions, parfois au suicide.

Sous l’égide de l’idéologie de Mai 68, le non-couple se convertit parfois en une sorte de “trouple” (un mot-valise qui peut contenir le triple trou d’un couple en trouble), c’est-à-dire un lien triple ou un poly-lien comme certaines relations amoureuses d’aujourd’hui que nous appelons du terme de triangles polysynchroniques. Ou encore les amours qu’on appelle liquides, voire les pratiques échangistes. Et qui nous obligent à nous poser toujours la question de savoir s’il y a bien une impossibilité pour vivre une relation amoureuse épanouie en dehors du couple, alors qu’aujourd’hui celui-ci est paradoxalement en souffrance dans la société occidentale.

Comme dans le film Jules et Jim, de Truffaut, dans l’Homme qui aimait ma femme, Simonetta Greggio nous raconte l’histoire de l’amour de deux hommes pour une même femme, en l’occurrence l’amour de deux frères, Alexandre et Yann, pour Maria. L’histoire se déroule dans la longue période qui va de l’explosion jouissive de Mai 68 à la récession économique du XXIe siècle.

Alexandre, l’aîné, deviendra professeur de lettres. Yann, le cadet, après un passage à l’École Normale Supérieure, sera avocat. Et Maria écrira des biographies. Le mouvement pacifiste et hippie laissera progressivement place aux paillettes du premier néolibéralisme. Puis, aux différentes crises économiques qui aboutiront à la récession des années 2000. Truffaut tournera Jules et Jim, Lacan endoctrinera des cohortes de jeunes psychanalystes, Althusser étranglera sa femme, Jankélévitch et Levinas croiseront Derrida, Deleuze, et même Lagarde et Michard. C’est Allis, amie d’Alexandre et témoin extérieur, qui nous raconte l’histoire belle mais terrible de ces quarante années d’amour et de trahison.

Nous savons que les modalités perverties de l’amour, à l’oeuvre pendant les années 60, ont laissé de traces profondes et ont produit des dérives impressionnantes dans les relations entre les deux sexes dans l’amour, l’érotisme et la sexualité. Et tout cela évidemment surtout dans le couple qui, en association avec la famille nodale, est devenu l’une des principales cibles de cette autodestruction “culturelle” massive.

Alors, pour traiter de l’époque de Mai 68, Simonetta Greggio fait référence à notre travail sur les caractères maniaques de l’amour de Louis Althusser pour Hélène Rytmann dans la conjoncture qui le mène à l’homicide altruiste de celle-ci. Dans une version toutefois très différente de celle des “trouples” et plus loin encore des amours polysynchroniques, malgré le stock de femmes de Louis, l’association malsaine d’Althusser avec Hélène a plus à voir avec ce que j’appelle le couple reclus ou la secte-à-deux.

Loin d’être le simple exercice d’une libre légèreté, le “couple à trouple”, voire le couple “à trouble” (avec un homme qui aime “trop” les femmes ou avec une femme qui aime “trop” les hommes), est un noeud hyper-compliqué et insoutenable, au moins depuis Kundera, car il est noeud à trois trous. C’est-à-dire que trois huit intérieurs se réunissent autour d’un même trou aspirant. N’oublions pas que le noeud est ce qui resserre un trou. Au moins un.

À la différence de cette modalité de couple à trois, celle du couple reclus ou de la secte-à-deux n’est pas non plus la panacée. Bien loin d’être le “remède”, elle comporte une autre “maladie”. Car les deux partenaires sont aspirés par un seul trou : celui de l’altruisme, entendu évidemment dans le sens d’altruisme angoissant. Le huit intérieur devient un fardeau intériorisé d’altruisme. Il s’extimise en aspirant les sujets dans une aliénation sans nom.

Simonetta Greggio en fait référence de la façon suivante : « Dans la revue Cliniques méditerranéennes, le psychanalyste German Arce Ross dit, en commentant la pathologie d’Althusser : “Les caractères maniaques se présentent principalement au niveau des conduites sexuelles, de l’amour, de l’utilisation du langage philosophique et politique proche parfois de la fuite des idées, ainsi qu’au niveau des activités de la vie quotidienne […] en général dans le contexte d’un érotisme instable et exalté débouchant sur un risque d’engagement amoureux, insupportable pour le sujet […], comme la peur d’être abandonné, la peur d’être exposé à une demande d’amour, la peur d’être exposé nu en public” » (cf. p. 72).

Et Simonetta Greggio retient surtout la peur d’Althusser d’être exposé à une demande d’amour. Son impossibilité même. Et elle a raison. Car cela fait souvent partie des facteurs blancs à l’oeuvre dans l’expérience amoureuse du sujet maniaco-dépressif. Et on peut plus largement supposer que chez tout homme qui aime les femmes en grande quantité, des femmes réellement interchangeables pour un seul homme, ainsi que chez toute femme dominant amoureusement et synchroniquement plusieurs hommes, il y ait aussi une part d’impossibilité ou d’impuissance à supporter la demande d’amour de l’Autre.

Alors, Simonetta Greggio se demande « pourquoi Hélène a supporté tout cela, quelle rédemption trouvait-elle dans son supplice, quelle était la profondeur de sa maladie à elle  ? » Comme on le sait, leur relation d’amour les a menés tous deux au suicide mais selon des versions assez différentes ; on oserait dire : des versions, à la limite, opposées mais presque complémentaires. Un suicide en passant par l’acte de l’Autre et en souffrant profondément de ne pas pouvoir obtenir une relation symétrique avec son mari, pour Hélène. Un suicide psychologique au travers d’un homicide altruiste, en ce qui concerne Althusser.

Pour beaucoup de gens, l’un des problèmes les plus importants de l’amour est l’égoïsme comme instrumentalisation imaginaire du narcissisme de base. C’est-à-dire, que la position de beaucoup de sujets est de vouloir recevoir, de demander, d’exiger, mais sans vouloir ou sans pouvoir donner de l’amour dans un acte à vocation symbolique. Ou si peu. Toutefois, dans l’optique de l’expérience maniaco-dépressive, le problème n’est pas tant l’égoïsme mais bien plutôt l’altruisme. Sauf qu’il s’agit d’un altruisme d’une espèce très particulière, un altruisme réel, un altruisme hyper-négatif, un altruisme de mort. Car le sujet maniaco-dépressif ne peut pas supporter d’être aimé par l’Autre, dans la mesure où ce qui vient de l’Autre, et en premier lieu son angoisse, est une charge trop lourde à manier ou à symboliser. Pour le sujet maniaco-dépressif, l’amour de l’Autre est terriblement angoissant. Le désir de l’Autre est immédiatement converti en angoisse altruiste.

Ces questions sur le lien entre l’amour et le suicide sont traitées et approfondies dans le livre II de notre Psychopathologie de la mélancolie, dont le titre est La Fuite des événements. Les Angoisses altruistes dans les suicides maniaco-dépressifs (Huit Intérieur Publications, Paris, 2016).

German Arce Ross. Paris, juin 2015.

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